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Automne quatre-vingt-un
Auteur : Odil Allebaï
Date de publication : 15/12/2012
isbn : 978-2-9534938-Ro-4.010

A l’orée des années 1980, la France bascule à gauche et l’écologie prend son essor… Au théâtre des Serres, non loin du parc Monceau, à Paris, sous l’ombre tutélaire et bienveillante du metteur en scène Michel Grange, une troupe de jeunes comédiens répète “Grand Peur“, une nouvelle version de la pièce de Brecht. Isabelle Marka dévoile un talent surprenant où se mêlent les ténèbres de la folie, d’impitoyables combats intérieurs et de lumineuses aspirations. Antinoüs Sarli, assistant parlementaire, militant écologique de la première heure, héraut trouble d’une masculinité en pleine évolution, peine à comprendre cette féminité fougueuse et brûlante… Après un détour par les fabriques du désert de Retz, près de Chambourcy, puis au fil des répétitions, enfin, au mas de l’Epinette, en plein Lubéron, leur rencontre sera semée d’embûches. Le poids du secret d’Isabelle ne sera pas la moins dangereuse. Et les craquements de la morale traditionnelle, l’efflorescence d’une société renouvelée offrent à leur appétit de vivre l’intuition de grands moments. Car Antinoüs tutoie la poésie. Et les muses courtisent ardemment son esprit multicolore, partagé entre l’ambition politique et de fiévreuses interrogations… L’ami de Besançon, connu au cours d’un congrès du mouvement écologique, André Bettencco, déchire un pan du voile mystérieux dont le bel Antinoüs se pare un peu trop ingénument. A leur insu, cependant, un drame se noue, inexorable. Un drame d’amour. Par leurs failles béantes, s’insinuent mille tentations et la mort, impromptue, surgit en leur jeune temps… Le 14 juillet 1982, au cœur de la forêt de Marly le Roi, par le sacrifice d’Adrien Béchu, la vérité éclate… Quel rôle le bouillonnant Pierre Pragot a-t-il joué ? La troupe des Serres retrouvera-t-elle son unité ? La réconciliation sera-t-elle possible ?

Remarques :

Edité et distribué par Plume Service
8 rue du Général Despeaux – Malassise
60 390 La Neuville Garnier
et sur :
www.plume-direct.com

C’est un “viveur“ de la poésie au quotidien. Il déambule sur le sentier des sens. C’est sa façon d’explorer les paysages de la vie. Il danse avec les phrases, il peint avec les mots.
Il aime les arts, tous les arts et sa description d’un ballet à l’opéra (Eric ou la vraie vie, le roman) est un grand moment de joie tant il parvient à faire vivre les danseurs avec ses mots.

Père de famille nombreuse, il enseigne à la faculté de Nanterre et s’investit dans la vie politique et communautaire de notre pays. Très actif, il dispose de peu de temps pour s’adonner à sa passion, l’écriture. Dommage.

 

 

Automne 1981. Des jeunes hommes traversaient en groupe le parc Monceau, un superbe parc situé aux franges du 8ième arrondissement de Paris. Leurs rires fusaient. Ils s’amusaient. Pierre Pragot, un gaillard haut de près de deux mètres, interpellait bruyamment trois camarades. « Et si nous prenions l’allée circulaire, là sous les arbres ? Elle est étroite et nous profiterions de la saison finissante tout en foulant les premières feuilles mortes ! Ne trouvez vous pas charmant ce chevauchement des saisons ? En outre, puisque personne ne passe plus ici début octobre, nous pourrions même danser une farandole autour du portique corinthien ! En l’honneur de nos carmagnoles et de notre révolution française ! » Incorrigible Pragot...
Antinoüs Sarli marchait comme à son habitude un peu en arrière du groupe. Il se distinguait des autres garçons par une attitude plus réservée. Une mèche de cheveux châtains balayait son front au rythme de sa démarche souple. Ses yeux marron dessinaient deux jolies fentes fines. Un sourire délicat lui découvrait à peine les dents et cela entretenait un air énigmatique non dénué de charme. Antinoüs parlait peu. Un menton carré révélait un caractère solide.
Le groupe se dirigeait vers l’allée circulaire en longeant des touffes de buissons odorants tandis que l’exubérant Pierre Pragot, une nouvelle fois, racontait une blague. On s’amusa de plus belle. Des promeneurs se retournaient à leur passage et parfois souriaient. Jeunesse insouciante !
Un troisième garçon, Adrien Béchu, marchait tout près d’Antinoüs Sarli. Il s’enhardit à passer discrètement son bras sur l’épaule de son ami. Penché vers son oreille, il lui glissa : « tu as été très bon hier soir sur scène, je tiens à te le dire ; tu es un garçon merveilleux ! » Adrien retenait malgré lui sa respiration : il attendait sinon une réponse, au moins un signe… Mais l’autre ne cilla pas. Les compliments le gênaient… A demi satisfait cependant, il ne trouvait pas les mots pour répondre. Inhabileté ? Il redoutait d’être admiré mais il le désirait aussi. Un pincement au cœur lui indiquait que son interlocuteur faisait mouche. Bien qu’il ne fût pas à proprement parler d’une beauté parfaite, un rayonnement pénétrant se dégageait de son regard ténébreux, un attrait réel. Il avait du charme. Adrien Béchu lâcha son bras et ils continuèrent de marcher côte à côte. Antinoüs s’efforça de prononcer quelques mots. « Tu n’imagines pas le trac que je ressens avant d’entrer en scène ! J’ai souvent peur d’oublier une partie du texte. Cela m’est arrivé. Une fois. Sur le coup, je ne me suis rendu compte de rien. J’ai compris à la tête des comédiens que quelque chose n’allait pas. J’avais sauté une page complète ! » Adrien songea à part lui-même : «enfin une conversation en tête-à-tête avec Antinoüs » et il le questionna prudemment. « Je suis curieux d’apprendre comment vous vous en êtes sortis. Tu as certainement été très adroit ! » Antinoüs s’agaça car il se figura qu’Adrien le flattait. « Adroit ? Certainement pas, j’avais honte ! J’avais gâché le travail de la troupe, je les avais ridiculisés. – Paroles, répondit Adrien, le public ne s’est vraisemblablement pas rendu compte de l’incident ! – C’est vrai, j’ai compris plus tard au cours de la soirée, en discutant avec des spectateurs, que la salle n’avait pas perçu l’erreur. – Grâce à ta réaction opportune, reprit Adrien, qui décidément persistait. – Non. Les spectateurs ne se sont aperçus de rien parce que le comédien qui me donnait la réplique a modifié son texte sur-le-champ. Il a improvisé une liaison si parfaite que les autres ont continué comme si de rien n’était. » Le jeune homme acceptait volontiers cette conversation quoiqu’il la jugeât sans intérêt, car la considération de ses camarades lui était agréable. Il n’en était d’ailleurs pas moins sincère car, au fond, il aimait ces échanges sans but. Sa conversation avait parfois, selon ses interlocuteurs, le goût surfait des mots balancés au hasard. Mais Antinoüs ne se moquait pas de ses interlocuteurs. Il procédait effectivement d’un univers éloigné. Il puisait sa réflexion à des sources que lui-même identifiait parfois difficilement. Lointaines. Virulentes. Brûlantes. Glaciales. La tessiture grave de sa voix, ses accents charnels, émouvait. Mais s’il caressait, il tonnait, aussi, et on le soupçonnait masquer ce côté joueur des félins… Adrien Béchu, peut être parce qu’il était un peu plus jeune que les autres, était fasciné par Antinoüs Sarli qu’il considérait à l’instar d’un frère aîné. Il lui fallait en toutes circonstances s’approcher de son ami, car une force spéciale l’attirait vers lui. Il cherchait des prétextes de conversation pour le seul plaisir de lui adresser la parole et de s’entendre répondre. Mais, cette fois, Adrien Béchu avait rejoint le groupe de tête et Antinoüs Sarli marchait maintenant seul.
Les arbres du parc présentaient de magnifiques parures dorées. L’automne n’avait pas encore dévêtu la nature, il en avait à peine transformé les couleurs. Les feuilles frémissaient sous la caresse d’un vent léger, ornant chaque arbre de pendentifs bruissants. Faines et samares tapissaient déjà les pelouses et les allées, où les semelles crissaient. Houppes et toupets habillaient le paysage et tenaient la ville à distance derrière leurs masques vibratiles. Antinoüs Sarli distinguait parmi les odeurs ambiantes des bouffées de province, des particules de campagne, des traces de terre, un passé lointain vaguant au-dessus de la plaine Monceau, quand on apercevait au loin, vers la Seine, la Villette blottie autour des îles et les cheminets serpentant entre les hameaux, les champs et les marais et ce pays, devenu imaginaire, nourrissait aujourd’hui son cœur de jeune homme.
Un peu en avant, Adrien Béchu et Pierre Pragot se chamaillaient aimablement, ils se poursuivaient entre les buissons. Les rires giclaient. Ils s’approchaient de la naumachie, viraient entre les colonnes. C’était à qui prendrait le risque de tomber dans le bassin, ils frôlaient la bordure recouverte de mousse. Jouant en grappes, ces jouvenceaux étaient encore secoués par des spasmes d’enfance où brûlaient les derniers feux de l’insouciance, celle des années toujours si proches, celles d’avant que les forces viriles n’irriguassent leurs corps et ne leur volassent leur fleur de gosse. L’éclat neuf de ces trompes palpitantes leur modulait la voix et leur emportait les membres en de puissantes percées, et ne laissait pas une fibre de chair en reste ; le fourbi des armes masculines, le désir de batailler, la folie de conquérir, resplendissaient en leurs courses désordonnées, conduisaient leurs pas, chauffait leurs voix, les appelait à s’immoler sans qu’ils le sussent, embrassés par l’envoûtant mouvement des éternités. La profusion des flèches qui garnissaient leur carquois, cela seul comptait. Antinoüs les rejoignit au moment d’atteindre le pavillon de Chartres. Ils se rendaient à la répétition d’une pièce de théâtre.

 

Un metteur en scène qu’Adrien Béchu avait rencontré l’été dernier lors d’un festival organisé sur un site balnéaire lui avait proposé un rôle de satrape. Adrien Béchu jouait au théâtre depuis plusieurs années. Il avait été séduit par la proposition de Michel Grange. Adrien aimait les personnages bouffons qui lui correspondaient pourtant si peu. Mais cet étudiant en informatique était tenté par l’exploration des domaines de l’intuition. Alors même que l’on se serait attendu à ce qu’il s’intéressât à d’autres genres d’expérience, Adrien Béchu se montrait impatient de multiplier ses personnalités, comme s’il voulait tester ses propres limites ou, peut-être, s’illusionner de se choisir. A vingt deux ans, il alignait déjà plusieurs rôles dont le principal l’avait conduit dans la peau d’un jeune peintre en bâtiment, bellâtre aux pinceaux d’argent, qui, marri d’avoir été éconduit par une femme de quarante ans dont l’âge et la solitude eussent dû la précipiter dans ses bras, en conçut une honte si vilaine qu’il songea au suicide ; il avala une quantité importante de médicaments puis fut transporté à l’hôpital où il comprit enfin son imbécillité. Michel Grange avait été séduit par cette vibration spéciale, cet embarras permanent, ces marques d’une incertitude chronique qui émanaient de la personnalité d’Adrien Béchu et par cette manière de masquer mordicus une hésitation profonde qui l’empêchait de ne jamais affirmer quoi que ce fût qu’il pensât réellement. Car en réalité avait-il même idée de ce qu’il pensait ? Michel Grange était séduit par cette faille qu’Adrien habillait des plus charmantes manières, et il y décelait des perspectives encourageantes. En effet, si Adrien Béchu, sur scène, n’avait rien d’un ténor, ce fond malléable, cette plasticité, cette apathie d’âme, Michel Grange les affectionnait particulièrement.

Mais ce fut après l’avoir vu jouer le rôle d’un journaliste débutant courant par les beaux quartiers de la capitale les plaques dorées des professeurs de médecine et colportant de fausses nouvelles sans même s’en apercevoir, des nouvelles déduites de raisonnements personnels poussés par ses propres turpitudes jusqu’à la condamnation par un tribunal pour diffamation, que le metteur en scène avait été définitivement conquis. L’acteur avait été hilarant, le public s’était déchaîné. Décidément, l’errance donne parfois un charme fou ! Adrien Béchu brillait dans ces rôles d’anges perdus. Et Grange l’avait aussitôt engagé. Il lui avait proposé le rôle d’un bouffon, un bouffon de prince.
Ce bouffon sévissait au seizième siècle. La manière habile dont il présentait ses conseils, sa voix doucereuse et grave, les mille et une afféteries de son habillement, le jus sucré de ses flatteries, aveuglait la confiance, et si bien que d’augure le bouffon devint prince lui-même. Adrien Béchu avait excellé aussi dans ce rôle. Faux idiot, il rayonnait plus vrai que nature. Michel Grange le choyait. Adrien était son comédien préféré. Aussi les répétitions lui apportaient-elles de vifs contentements. Sa timidité fondait. Il n’était donc pas étonnant qu’il s’y rendît avec entrain.
Ses compagnons n’étaient d’ailleurs pas en reste. Le grand Pierre Pragot, fraîchement diplômé en droit des affaires et qui visait une capacité d’avocat, aimait aussi ces répétitions. Il avait tendance à confondre scène et prétoire, peut-être parce que son expérience du prétoire était encore limitée, surtout parce qu’il brûlait d’une ambition démesurée. Michel Grange s’en amusait. Non qu’il reconnût en Pragot un futur cador mais, à l’égard de ses comédiens, le metteur en scène débordait de bienveillance ; en outre, la voix de baryton du jeune homme faisait belle impression. Les femmes en raffolaient et Pragot en jouait. Et les femmes n’étaient pas seules à s’enthousiasmer : Pierre Pragot qui fréquentait les mêmes cercles politiques de gauche qu’Antinoüs Sarli, avait rapidement acquis parmi ceux-ci une réputation de tribun. Et il tentait de pousser cet avantage en accentuant le côté tape à l’œil de son style vestimentaire, coloré, déstructuré, n’hésitant pas à porter des chapeaux de feutre vert ou bien à arborer des bijoux, des ras du cou, des bracelets ou des bagues de style baba cool. Cet exubérant s’entendait bien avec Antinoüs Sarli à condition toutefois de retenir les réflexions incisives dont il avait le secret, à l’affût des travers et des tics, du ridicule, des inélégances de chacun, et qu’il balançait sans retenue. Car, alors, Antinoüs se rebiffait. Mais ces bouderies ne duraient pas. Antinoüs le Grec, comme on le surnommait parfois à cause de la matité de son teint, n’était pas rancunier et la causticité de Pragot était le plus souvent exempte de méchanceté.
Ils marchaient côte à côte sur le boulevard de Courcelles. « Que penses-tu de la proposition de Michel Grange de nous produire en tournée l’année prochaine ? Cela me plairait de jouer sur les scènes de province. » Antinoüs, qui battait la semelle sur le trottoir en attendant pour traverser que le flot des voitures s’interrompît, s’anima soudainement. « Quelle expérience ! J’embrasserais définitivement la carrière théâtrale ! J’en rêve depuis si longtemps ! Imagine qu’un producteur remarque notre spectacle, et hop ! » Pierre Pragot était surpris : Antinoüs avait parfois de ces emballements… Il s’étonna. « Pourtant, tu débutes une carrière prometteuse avec ton député. Et la scène parlementaire ne ressemble-t-elle à une scène de théâtre ? »
Depuis les élections législatives de juin 1981, Antinoüs assistait un député, Xavier Rihn-Salit qu’il avait rencontré chez les Copains de la Planète, un mouvement écologiste à la fondation duquel il avait participé deux ans auparavant. Il organisait l’emploi du temps du député, répondait à son courrier et l’accompagnait parfois dans ses déplacements et réunions. Au printemps, la gauche avait noyé le pays sous des promesses de lendemains meilleurs. L’espoir était au plus haut. Le peuple avait écarté une génération d’hommes politiques vieillis par le pouvoir. Le rideau était tombé sur une floppée de visages attristés qui avaient alors quitté la scène sans grâce. Les promesses largement distribuées au cours de la campagne électorale et gagées sur des milliards de francs que l’on se figurait disponibles, seraient déversées sur une population en mal de loisirs ! Et comme le gouvernement précédent avait réussi à rééquilibrer les finances publiques, il ne serait pas trop difficile aux nouveaux gouvernants de prouver leur générosité… Antinoüs Sarli avait communié à la joie des cortèges qui s’étaient spontanément formés dès le résultat des élections présidentielles, en mai. Il avait découvert avec gourmandise les visages inconnus des ministres et le style qu’ils arboraient ostensiblement le réjouit infiniment : la vision d’un ministre en blouson de cuir déclenchait une réaction de bien-être : à n’en pas douter, comme promis, la vie changeait, déjà la France avait pris un virage, l’horizon se dégageait enfin. 

Antinoüs était un idéaliste. Il croyait mordicus que l’application des idées qu’il s’évertuait à répandre en compagnie de ses amis écologistes rendrait le plus fier service à ses concitoyens. Mais Antinoüs était aussi un poète. La ville dont il rêvait était peuplée d’habitants généreux et solidaires nourris au suc des campagnes, purifiée par l’action noble d’innombrables amoureux de vie saine, des gens “comme vous et moi“ qui auraient spontanément remisé leurs automobiles au garage et qui sarcleraient en chantant d’interminables sillons de légumes… oui, il en rêvait et son rêve, à l’entendre, était si proche de la réalité… « Je deviendrai comédien ! » Le jeune assistant parlementaire répétait cette phrase, comme si en étudiant à Sciences Po on se préparait à monter sur les planches… Après tout, il ne serait pas le premier... Mais ce dont il ne se doutait pas, c’était qu’il empruntait ainsi un chemin très escarpé. S’il ne réussissait jamais au théâtre, serait-il pour autant reconnu par ses pairs en politique ? Antinoüs était encore aveugle… Pierre Pragot souriait devant tant d’obstination et d’irréalisme. Mais il connaissait bien son ami et ne s’attendait pas à ce qu’il changeât d’avis. S’arc-bouter sur un point de vue, n’était-ce pourtant une faiblesse ? Pierre aurait aimé le lui montrer mais pour ne pas le froisser, se disait il bravement, et pour conserver son amitié, cette fois encore il se tut. En réalité, Pierre Pragot, bien plus intéressé par son confort personnel, préférait avant tout éviter les conflits, en particulier avec ses propres amis. Cela lui permettait de continuer à jouer cette comédie de l’insouciance qu’il affectionnait tant, de se figurer qu’il aimantait. Et cet exubérant attirait effectivement l’attention. Voilà tout ce qu’il recherchait.
On se rapprochait du théâtre… La rue de Thann, ses trottoirs gris et ses immeubles de bon aloi dressaient un décor idéal. Des façades claires, en plongée vers le ciel, des dizaines de fenêtres et de balcons couleur sable derrière lesquels, comme partout, se jouait sans désemparer la tragédie de la vie : chacun glissait vers son destin, et seulement séparés par des cloisons de plâtre, tandis qu’ici une femme âgée rendait l’âme, là deux personnes s’ébattaient en de folles amours. A cet âge où l’exaltation d’un trait enflamme l’imagination, Adrien Béchu et ses amis, à la joie d’approcher du théâtre des Serres, avaient transmué le macadam en moquette cramoisie... Et lorsque Pierre poussa la porte cochère du 18, les trompettes de la gloire n’étaient pas loin de résonner en leurs cœurs surchauffés.
Le lourd vantail se rabattit puis un claquement métallique retentit. Les rires rebondissaient sous la voûte de la porte cochère, les semelles claquaient sur le pavé irrégulier. L’ombre était à peine troublée par la pauvre lumière diffusée par une minuscule ampoule accrochée au dessus des boîtes aux lettres. Dans l’ombre, leurs démarches étaient hésitantes. Le groupe chaloupait. Leurs épaules se touchaient mais leurs rires continuaient de se mélanger.
Au fond de la cour se trouvait le théâtre des Serres. C’était une véritable serre, un joli bâtiment de verre, tapi sur un lit de gravillon gris. Comme la nuit tombait, les vitrages étaient éclairés et la couverture de tuiles transparentes était cernée d’un halo gazeux. C’était un lieu magique. A l’intérieur, on apercevait des silhouettes déambuler et quand des rideaux masquaient la vue, les silhouettes s’ombraient. Une pancarte était collée sur les portes graciles : Théâtre des Serres.
Le pas des garçons crissait sur les cailloux. Les hauts murs des immeubles alentours tapissaient les regards. Antinoüs Sarli avait une faiblesse pour la scène ancillaire qui s’épanouissait modestement à l’abri de ces remparts, pour les entrées de service, les jardinets grillagés, les pompes à bras. L’intimité des cours s’introduisait en lui, les paroles indiscrètes qui parfois s’échappaient, les flonflons qui s’éparpillaient. Cette fois encore, le charme se produisit. Il se tut. Il leva la tête. Les fenêtres s’allumaient. Des odeurs de cuisine baignaient ses narines. Une porte claqua. «A table, les enfants ! »
Pragot et Béchu avaient gagné la porte de la serre. Ils attendaient leur ami tout en s’extasiant sur une affichette où souriait un soleil : « Atom ? Nein Danke ! » Leur petite grappe s’agitait, le ton des échanges se haussait. « Bravo ! » Ils étaient anti-nucléaires. « Dépêche-toi, Antinoüs, cesse donc de marcher le nez en l’air ! » Pierre Pragot s’impatientait. Il lui tardait de « battre les planches », comme il l’assurait d’un ton entendu. Car ce faisant, il avait le sentiment de conquérir son destin et pour rien au monde, pas même par amitié, il n’était disposé à la moindre concession. En effet, Pragot s’était transformé. En un instant, le gentil Pierre était devenu un personnage qu’il aurait voulu redoutable. Il montait à l’assaut de la renommée. Il démontrerait enfin son talent, qu’il imaginait immense. Il se dressait sur ses ergots. L’énervement le bouleversait : il ne résistait pas aux forces obscures, aux tourbillons incendiaires qui lui dévoraient les entrailles. Adrien Béchu, lui, restait calme. Il se dirigea vers Antinoüs, le regard interrogateur. Il lui posa à nouveau la main sur l’épaule en prononçant doucement : « tu viens ? » Et Antinoüs accéléra le pas. Adrien le couvait des yeux, c’était comme un magnétisme, une surprenante attirance, il s’obligeait à choyer son ami...
On entrait directement par le foyer. Une tommette usée couvrait le sol. Le carrelage rosissait l’ambiance fraîche des murs de verre. Ils déposèrent leurs sacs sur un étal de métal incliné, là où jadis on entreposait les rangs de pots à plantes. Ecartant le rideau de velours rouge d’un geste vif, un homme corpulent les apostropha. « Jamais en avance, jeunes gens ! Vous voici enfin ! La troupe est maintenant au complet. Entrez ! Dépêchez vous, s’il vous plaît ! » Comme toujours, Michel Grange débordait d’énergie. Ce colosse rejetait en arrière une mèche rebelle d’un mouvement automatique mais gracieux, relevant en même temps le menton, et cela lui conférait un air on ne peut plus séduisant selon les uns, un peu maniéré selon les autres. Drapée dans un costume noir, sa haute silhouette dégageait une force virile et sa voix de stentor impressionnait toujours. Pierre en particulier était troublé. A son contact, il se trouvait des ressemblances. Il ne manquait jamais d’approuver ses paroles. Il ne se détachait de lui, il ne le quittait pas des yeux. Tout en son attitude l’imitait. Bref, il se voyait en un autre Grange, sauf que cet immodeste s’imaginait un talent bien supérieur... Mais son affectation, ses ricanements incessants, sa déférence exagérée, ses déambulations aux circonvolutions resserrées autour du maître ne dupaient pas ce dernier... La scène serait t’elle assez vaste pour son talent ? Voilà la question qui le turlupinait… Pierre Pragot n’était plus lui-même...
Antinoüs Sarli abandonnait son regard sur un bronze de Condoy1 aux formes sensuelles et luisantes, installé au fond de la pièce. Du haut de leurs deux mètres cinquante, les enlacements aérés de ce couple de métal l’enchantaient, l’olivâtre douceur de leurs caresses, de leurs mouvements légers, l’imaginaire odeur de leur amour. Oui, son âme vagabondait à l’écart car l’agitation le troublait, comme si ses forces étaient aspirées, ses muscles raidis par cette ambiance particulière. Parfois même, la tentation de fuir l’agaçait. Car au théâtre, Antinoüs n’était à l’aise que face au public. Timidité ? Excès de sensibilité ? Pourtant, en dépit de son embarras, Antinoüs se fondait parmi les ambiances, véritablement caméléon, il en captait les tonalités, même les plus secrètes, devinant souvent ce que les participants eux-mêmes ne percevaient pas clairement. Ah ce regard d’ébène dont Adrien imaginait sans peine qu’il plongeait au cœur des mystères les plus curieux… Déjà, il l’entraînait vers les loges. « Tu viens ? »

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