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La poupée miracle
Auteur : Jean-Louis Laville
Date de publication : 19/03/2011
isbn : 978-2-9534938-Ro-4.007

L’amour est au centre de ce roman, dans un univers à la fois réel et imaginaire, entre ombre et lumière. De Londres à New-Orleans, en passant par la France, l’auteur nous fait parcourir le monde.

Mais que viennent faire, dans ce voyage amoureux, des êtres aussi étranges que Félix Morin ou Gérald, le photographe ?

Le héros retrouvera-t-il sa dulcinée à son retour dans les rues de Londres, rappelé par Peter?

Un monde étrange, écrasé de canicule et au devenir incertain vous attend dans ce roman.

Remarques :

Edité et distribué par Plume Service
8 rue du Général Despeaux – Malassise
60 390 La Neuville Garnier
et sur :
www.plume-direct.com

A ces moments que l’on dit perdus, mais que je dirais retrouvés, il m’arrive de rêver, plume en main, et de laisser dériver l’maginaire sans trop savoir où il mène. D’où ce conte à la fois merveilleux et cruel, l’histoire de ce que l’on nomme un grand amour qui s’éparpille dans une illusion fantasmatique. L’amoureux et sa belle sont l’objet d’une curieuse équivoque: ni l’un ni l’autre ne sont réellement humains. Cette “Poupée-Miracle” tient à la fois de la Science-fiction et du fantastique. Mais la chose appelée “amour” ne relève-t-elle pas constamment de l’une comme de l’autre?

Je ne saurais situer l’endroit où nous fîmes la rencontre de ce curieux personnage. A Briceland (Massachussets) ?, dans un motel qui se voulait auberge “à l’Européenne“ et portait le nom suave de “Palais des Enchanteurs Chassés“ (en français dans le texte et sur la pancarte ).

Un ciel moite, boursouflé d’épais nuages, et pesant d’une lourde menace d’averse. Le motel : un couple de bâtiments disposés en équerre et qui s’étalaient exagérément à l’horizontale, dans un relief légèrement vallonné. Sur le côté, une rivière et la forêt distante d’un mile environ. Bref un halo mouillé de bas en haut cernait l’édifice. Le “Motel Aqueux“ comme devait l’appeler Klo avait quelque chose de lacustre, en effet, dans ce paysage en sursis de déluge. On devinait, plus qu’on ne les entendait, les eaux de la rivière proche gronder de quelque lointaine cataracte.

Nous voici donc au “Palais des Enchanteurs Chassés“. J’étais furieux car le tenancier me toisa d’un air soupçonneux, et s’adressant à Klo :

— “ID papers, please“, demanda-t-il.

Klo me jeta un œil déconcerté, puis s’exécuta avec deux haussements de sourcils successifs et judicieusement répartis dans le temps de façon à signifier doublement sa surprise à l’homme, lequel ne sourcilla pas, lui, et marmonna un “Thank You“ laconique en restituant à Klo le passeport qu’elle venait de lui tendre.

Quelques lointains roulements de tonnerre font frémir les vitres de la veranda dont certaines sont colorées. Il règne une ambiance d’attente ; le soir n’en finit pas de tomber. Nous montons dans la chambre, si j’ose dire, car elle est située au rez-de-chaussée, l’hôtel ne possédant pas d’étage. La proximité de l’orage me laisse une impression de sursis, je me sens en sursis, comme si la catastrophe naturelle qui s’annonçait au dehors n’était que l’expression de mon devenir proche. Klo traîne dans le couloir en jetant un regard pas très convaincu sur les estampes qui ornent les murs, chacune d’elles représentant une ville européenne. C’est sans doute la raison pour laquelle le “touristic booklet“ portait la mention “à caractère européen“ à propos des “Enchanteurs Chassés“. Klo musardait entre Hambourg et Venise lorsque je la hélai en la priant de se presser. J’avais hâte d’en finir avec le couloir, mon destin est au bout de la ruelle sombre. En effet, ce couloir se termine par une sorte d’antichambre où donnent plusieurs portes. Cet espace devait paraître vide au tenancier qui l’avait meublé d’une tablette ronde et de deux fauteuils. Dans l’un d’eux était engoncé un homme dont je ne voyais que la calvitie et la nuque épaisse. Je pense tout de suite “auréole“ quoique la très féminembule terminaison de ce mot s’adaptât mal à l’arrière train du faciès du personnage vautré dans son fauteuil. Quelques secondes — qui elles aussi semblent s’allonger démesurément — pendant lesquelles le garçon de rez-de-chaussée farfouille dans son trousseau de clés pèsent d’un silence plombé en chaque point de l’espace, sustenté dans un univers opaque où chaque vacuité subit l’action oppressante d’un impalpable potentiel de gravité mentale. Notre libération fut acquise lorsque la clef, en deux notes identiques et concises, tourna dans la serrure. Mais l’oeil de Klo restait absent, errant sur l’horizon à demi barré par les premières collines des Appalaches. Le personnage du fauteuil se départit alors de sa placidité, croisa une jambe en se raclant la gorge, semblant répondre ainsi au bruitage de la clef par une sorte de contrepoint. Soudain le nuage qui occultait le ponant ocre et feu dépassa le soleil crépusculaire, lequel sourdit vivement au travers d’une vitre, nimbant la calvitie du bonhomme d’une tonalité tout à fait inattendue. Un reflet complice des eaux vives coulant ici-bas, le soleil oblitéré par les Appalaches, l’harmonie rectangulée par la vitre, tout cela composa un jeu fugace de teintes différées, allant du bistre jaunissant de l’ameublement à l’ambre rosissant qui déferla soudain sur le crâne de l’individu. Ce fut comme une sorte d’avènement de la couleur, absente l’instant précédent et dont la réalité s’imposa pour repousser la pesanteur antérieure qui fut instantanément dissoute dans la couleur victorieuse. L’homme ébloui se leva et se tourna vers moi au moment où je pénétrai dans la chamber :

— “ Really nice twilight time, isn’t it? “ marmonna-t-il ;

J’éprouvai un sentiment d’ennui à l’idée d’une conversation inutile. Je me sentais fourbu à la fin de cette longue journée de tribulations, et j’avais fort envie de rejoindre Klo. Je répondis par quelques monosyllabes polies, mais il semblait ne pas vouloir en rester là, et fit quelques pas vers moi en me tendant la main :

— ”I introduce myself : my name is Félix Motin“. A remarquer qu’il prononçait avec un parfait accent français en prolongeant d’une façon authentiquement nasale le “ tin“ qui terminait son patronyme. Et pourtant, il parlait un anglais qui serait plutôt celui d’un Américain du Kansas ou du Missouri. Je lui serrai la main mollement, avec une certaine réticence. Un tel geste n’était dailleurs pas sans m’étonner de la part d’un Américain qui, d’ordinaire, s’il entame volontiers la conversation avec un inconnu, réserve le “shake-hand“ pour les grandes occasions. Le personnage dans son ensemble, me faisait une impression désagréable, tant il y avait chez lui à la fois de bonhomie globuleuse et de grasseyante ironie. Son physique était plutôt quelconque, épais et de taille moyenne, avec une bedaine déjà confortable, il pouvait avoir dans les cinquante ans. Il portait une chemise à manches courtes et un pantalon de coupe large, les deux d’un coloris atone, grège ou gris, les facéties de l’actuel éclairage ne permettaient pas de le préciser. Il arborait un sourire mielleux pour une moitié, sarcastique pour l’autre (ou tel il me paraissait). Par pure politesse, je lui demandai d’où il était, et s’il avait quelque origine française. Alors il s’engagea dans une tirade interminable, et je dus subir l’historique de sa famille en remontant jusqu’à l’époque de Napoléon — époque à laquelle ses ancêtres avaient quitté l’Europe pour venir s’installer en Amérique. Un cousin éloigné, et qui portait les mêmes nom et prénom que lui, vivait actuellement dans la région parisienne où il s’adonnait au négoce en épicerie.

Comme je manifestais discrètement mon désir de clore l’entretien en reculant d’un pas vers la chambre, il jeta un coup d’oeil à l’intérieur de celle-ci et aperçut Klo :

— “ What a nice girl “, dit-il avec un sourire graveleux qui acheva de me le rendre odieux, “ is she your daughter ? “ ajouta-t-il sans vergogne.
— “ No “ répondis-je sèchement, “excuse-me, I am tired and I wish to rest a little bit before dinner. Nice to meet you“.

Et sur ce, je le plantai là en me réfugiant dans la chambre. Son sourire s’était figé, et le contour de ses lèvres avait pris la consistance dépitée et arrondie qui les faisait ressembler à une bouche d’égout.

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